mardi 20 novembre 2007

Sauvons Baxter

J’aime et je défends la cause de Baxter Dury pour des raisons musicales évidentes, mais aussi parce qu’il porte en lui un renoncement à comprendre le monde assez attachant que je partage moi-même à mes nombreuses heures perdues. Fils de, mais fils de punk édenté, Baxter m’a toujours donné cette impression de type désabusé. Un regard détaché et alcoolisé, jeté sur un milieu qu’il semble conchier sincèrement. Rien avoir avec un dépressif de fonction ; l’humanité le fait rire, mais rire jaune. Quand il pompe sans permission Heroes à Bowie avec un naturel désarment pour Sister Sister, il ne s’excuse même pas. Les avocats peuvent toujours venir lui sucer les derniers pounds qui lui restent.Si Papa Dury braillait à la santé des soirs de biture, Baxter murmure pour les lendemains qui déchantent, les lendemains vitreux réveillés par une gorge en feu, les lendemains qui puent la clope, le regret et les boissons bons marchés quand elles existaient encore.Chez Rough Trade, ses voisins de catalogue étaient jeunes, désirables, le monde prostré à leurs Converses. Ils s’appelaient les Strokes et les Libertines (qui ne portaient pas de Converses mais bon), de l’histoire déjà. Baxter traîna un temps avec les derniers comme on assiste à un carambolage sur l’autoroute. A distance. Sur Rough Trade, il ne vendît pas la queue d’un album avec Len Parrot’s Memorial Lift et Floor Show, pourtant deux fois neuf merveilles pluvieuses. C’était prévu, immérité, logique, dégueulasse. On avait déjà eu notre dose des songwritters poisseux, des fonctionnaires de la sinistrose en mi mineur, marre de cet artisanat larmoyant. Sauf que Baxter tient plus de l’austère qui se marre. En moins jospinien, on dira qu’il ne prend pas sa propre mélancolie au sérieux. Il y a toujours un sourire qui traîne, une ironie sous-jacente, une rythmique presque enlevée. Mais le spleen reprend toujours ses droits, il déborde sur ses envies de pondre une pop-song un tant soit peu innocente. Au fond, on sent bien qu’il voudrait que ses chansons soient moins bégueules, plus directes dans leurs manières. Francesca’s Party ressemble à la parabole de la plus belle fille du lycée, celle qui préfère se morfondre chez elle que de s’abaisser à fréquenter ses condisciples.Depuis la sortie de Floor Show, deux années sont passées et Baxter se terre malgré lui. Plus de label semble-t-il, seul un titre inédit sur son MySpace comme signe de vie. Love In The Garden, bulletin d’absence trop joyeux pour être vrai, du rock avec un refrain qui claque et Baxter marmonnant toujours ses paroles amères. Soit la classe incarnée et abandonnée.

Il était des fois en Amérique


Moi aussi je profite de l’atlantisme ambiant pour rendre hommage à mon Amérique, cette Amérique où je n’ai jamais mis les pieds. Je tiens à rendre hommage à tous ces groupes la vingtaine inconsciente et érudite venus libérer nos plages et nos blogs. L’Amérique du college rock, des outsiders déclarés, celles qui se rêve européenne et se prend d’affection pour notre soccer. Une Amérique des facs bucoliques où l’on causerait des Feelies avec une héritière Wasp végétalienne et acquise aux thèses de la décroissance. Cette Amérique existe, elle lève une armée de groupes attachants, pas bien dangereux, mais gonflés d’idéaux mélodiques. La preuve tout de suite et par trois.Say Hi - Notherwestern Girls (MP3)Say Hi (anciennement Say Hi To Your Mum) sort des albums de rock indé avec la conscience et la régularité d’un ouvrier spécialisé ; déjà quatre au compteur depuis 2002. Leurs chansons sont émotives, portent des tee-shirts taille M et écrivent des thèses sur les Walkmen. Say Hi c’est The National grimé en combo power-pop ou un groupe de Emo qui aurait bien tourné. Notherwestern Girls parle des filles de Seattle, ville d’origine du leader du groupe. Le genre de ville où les filles gardent toujours un parapluie à la main et un roman de Douglas Copland dans leur sac. L’extrapolation, il ne reste que ça quand on ne peut pas voyager.Vampire Weekend - Campus (MP3)Un quatuor new-yorkais qui décide de commencer avec un premier album en forme de best of définitif, mérite un certain crédit. Pourquoi se faire chier à composer des titres vides et redondants quand on peut aligner une pépite au centimètre carré ? Oui pourquoi ? Vampire Weekenk ressemble donc à quatre jeunes gens en permission d’une université d’été des jeunes madelenistes, tout pulls noués sur les épaules dehors (voir photo). Des blancs becs évoluant à la frontière entre Dexys Midnight Runners et la pop anglaise de tonton, le tout plongé dans un doigt de calypso et vous obtenez les meilleures compositions entendues depuis six mois au bas mot. Vampire Weekend ressemble au Spinto Band perdu dans le rayon World, à du Of Montreal sans alcool, à ce genre de secret qu’on se refile sous le manteau vers quatre heures du matin. Choisir un seul titre parmi les dix à disposition relève alors de l’arbitraire pur et simple.Black Moth Super Rainbow - Sun Lips (MP3)La scène devait se passer dans un dinner room bruyant, le groupe y avait garé son van fatigué. Le café coulait à flot, les pancakes étaient à points. Un des membres du Black Moth Super Rainbow vend alors à ses camarades l’idée d’un titre pompant l’intro de Stawberry Field couplé avec un vocodeur entendu chez Air. Ils finirent leur repas, firent le plein puis s’attelèrent à cette petite merveille désuète et attachante comme une première Atari le soir de Noël.

De la souffrance, de la bonne souffrance


Pourquoi les journalistes apprécient-ils autant Animal Collective ? Par quel curieux retournement ce groupe très à part, difficile est-il devenu le porte-étendard d’une certaine culture pop ? Ces questions préliminaires ne sont pas des provocations. Loin de moi le désir de rabaisser ce groupe novateur, de vouloir mettre en fuite les auditeurs motivés qui souhaitent tenter l’expérience de Strawberry Jam. Cette introduction est une mise en garde : Animal collective n’est pas très audible pour le public ordinaire, et autant l’avouer, leurs disques provoquent tremblements du pavillon auditifs, acouphènes et pertes de repères. Face à un album d’Animal Collective, l’auditeur est à la fois désireux de comprendre ce qui a lieu et perpetuellement désarçonné. Des amateurs d’expérimentations sonores (des doctorant en Black Dice, et des thésards en Liars) iront même après trois verres, en baissant la voix, de crainte d’être entendus, avouer à regret ne pas arriver à aimer ce groupe bien qu’il soit exactement fait pour eux. Que se passe-t-il donc ? Comment ce groupe provoque-t-il autant d’enthousiasme de principe et si peu de véritables adhésions ? C’est que leur musique est inqualifiable...
Animal Collective est devenu en quelques années chef de file d’un mouvement qui compte peu de membres et s’est installé comme leader incontesté d’un domaine où personne ne lui fait de concurrence : le psyché-rock-noisy (ou le freak-noise, comme il vous plaira). Depuis, le titre qui les fit connaître "Who could win a rabbit", ce groupe a surfé avec bonheur sur ce premier succès qui assura sa réputation de groupe différent, voire de groupe culte. Aujourd’hui, cette formation occupe une place enviable du paysage musical, sa crédibilité indie est au meilleure, et elle a l’honneur d’être tenue comme assez hype pour appartenir au club très fermé des groupes qu’on dit adorer pour épater les voisins, ou pour signifier son appartenance à une sorte d’élite culturelle et musicale. Ne pas connaître animal Collective, c’est par défaut écouter Francis Cabrel. Ainsi soit-il dans le petit monde très hierarchisé des amateurs d’indie-rock. Ce groupe est ainsi devenu au fil du temps un mètre étalon qui permet de constituer des chapelles, de créer des clivages, de séparer le bon grain de l’ivraie, de différencier sans coup férir élégants amateurs pointus et touristes de kiosque à musique.
Car, voilà des musiciens qui écrivent pour eux, ne pensent qu’à se faire plaisir, vivent égoïstement dans leur bulle et se réjouissent d’avoir inventé un cosmos qui est un magnifique refus du compromis, un « non » lancé à la face de l’industrie. De quoi les soutenir et les aimer donc, pour cette démarche. Et de quoi aussi s’assurer grâce à leurs disques des réactions de rejet.
Strawberry Jam est un album éprouvant, on en ressort rincé, les oreilles pendantes, un peu déçu mais étonné et plein d’incompréhension. C’est qu’Animal Collective ne fait rien pour aider. Le disque commence par une longue complainte aboyée pillée au synthétiseur comme un grand saut dans l’eau froide, le contact est rude. Pas d’échauffement, on est de plain-pied dans leur univers, un lieu bizarre que l’on commence pourtant à connaître et qui fonctionne suivant des principes chaotiques mais que l’on peut repérer : mixage des voix, apparition subite de cris et feulements, déstructuration et envol d’ovnis. Ensuite, Strawberry Jam poursuit sur sa lancée, progresse en lignes brisées et se contorsionne. On entend du banjo, du clavier, on entend le chant de la confiture et on est un peu écœuré, mais bon, on reviendra sûrement piocher dans le pot, plus tard.
Ne pas mettre sur pause un disque d’Animal Collective après trois morceaux, c’est très difficile. Vraiment. Ce n’est pas l’envie qui manque. Alors pourquoi continuer ? C’est que sans le savoir en écoutant Animal Collective, on se forme l’oreille. Et si Animal Collective avait pour volonté de nous violer par les oreilles ? Et donc, de nous rendre ensuite sourds aux autres ?

Si je Mabuses

1991, voyons, j’ai neuf ans et je me construis une culture musicale balbutiante à base de compilations vues à la télé - lesquelles ignorent le premier album de The Mabuses. Eté 2007 (s’il a réellement existé) un mail collectif arrive à la rédaction d’Interprétations Diverses, il émane de l’excellent Stéphane Régy. En dehors de réaliser des portraits Nanni Morettien de Pipo Inzaghi pour So Foot, Stéphane Régy guette les nouveaux post de ce blog. Autant dire qu’en ce moment, l’homme est en manque. Un MP3 à l’appui, son mail évoque un groupe oublié du débuts des 90’s, dont le culte serait célébré par une audience au moins aussi large qu’une réunion d’opposants au régime en Corée du Nord.En 1991, la britpop barbotte encore dans les balloches de son géniteur, Blur n’a pas encore commencé ses journées du patrimoine britannique, Jarvis Cocker se prépare à une existence de paria, des gens défendent Suede en pleine rue. Kim Fahy, seul maître à bord de The Mabuses, sort un premier album éponyme chez Rough Trade. Fahy choisit le nom de son groupe en référence à la trilogie de Fritz Lang, elle-même adaptée des romans de Norber Jacques sur cet inquiétant docteur Mabuse, figure du mal absolu. A l’image de cet acte de naissance, les chansons sorties du cerveau de Fahy sont référencées, tordues justes comme il le faut, souvent géniales. Un peu comme Dan Treacy, Fahy passe son temps à la recherche de la planque de Syd Barrett, celle qui mène à The Madcap Laughs. Il finit même par la trouver avec un GPS emprunté à XTC. Fahy étudie aussi les Beatles à sa façon, iconoclaste, le genre a pisser sur Yeasterday et à se prosterner sur le Walrus.The Mabuses est une allégorie psychédélique comme on n’ose plus trop en espérer aujourd’hui. Beaucoup d’idées, des tordues des rigolotes, des refrains loufoques à reprendre à tue-tête sans trop comprendre les paroles. Le tout se trouve résumé sur le fantastique Kicking A Pigeon (It was absolutely nothinh like you said / The dog was dead, a bird was shitting on it’s head / Next I was kicking a pigeon). Vous verrez, après vous aussi vous aurez envie d’emprunter la carabine de votre cousin chasseur.Fahy sortira un second disque sous le nom de The Mabuses en 1994 avant de se faire aussi discret que Jacques Cheminade.